‘’LA MER, C’EST DEHORS’’ (COLOMBIE-PANAMA) par Olivier Maurin

Rubrique : AMÉRIQUE CENTRALE, COLOMBIE, Panama

Panama-Colombie. À peine quelques dizaines de kilomètres, mais entre les deux pays se trouve la mer caraïbe ou, pire, le Darien, une des forêts les plus impénétrables du monde peuplée de rares Indiens et de trafiquants de drogue. La solution la plus simple pour aller d’un pays à l’autre est, encore aujourd’hui, le bon vieux bateau à voile.

Malgré les tentantes brochures publicitaires, le voyage n’a pas très bonne réputation. On dit les navires surpeuplés, la nourriture gravement insuffisante et des rumeurs anciennes mais persistantes parlent de voyageurs disparus mystérieusement.

Après quelques jours de recherche à Panama-Ciutad, nous sommes entrés en contact avec un capitaine, un Suédois de 73 ans, propriétaire d’un voilier de 10 m de long. Il a bonne réputation et nous ne serons que trois passagers. Nous avons donc pris rendez-vous à Portobello, petit port de pêche sur la côte caraïbe détruit autrefois par des pirates. Quelques ruines monumentales y rappellent encore la splendeur passée. À la nuit tombée, nous étions déjà en mer, cap sur l’archipel des San Blas et ses 360 îles minuscules habitées par les Indiens Kunas.

Ce peuple vit dispersé sur ce petit bout du monde, presque totalement indépendant du Panama. Bien souvent, chaque famille dispose de sa propre île. Des noix de coco et les poissons des récifs coralliens assurent leur existence. Il leur arrive aussi de gagner à ce qu’ils appellent ‘’la loterie de la mer’’. Pour une raison ou une autre, des trafiquants abandonnent leur chargement, drogue et argent le plus souvent, au milieu de nulle part. Une famille a ainsi récemment trouvé près de 300 000 dollars sur sa plage. Évidemment, les cartels colombiens viennent de temps à autre récupérer leurs biens et, au passage, exécutent la population. Cela ne semble pas trop inquiéter les habitants des îles. Non, ce qui les préoccupe vraiment, c’est la montée des eaux mondiales qui engloutira inéluctablement leur pays et, d’ors et déjà, ils passent des accords avec les villages de la côte pour s’y réfugier en cas de nécessité. En attendant ce jour, quand ils aperçoivent un navire de passage, ils viennent sur leurs petites barques pour vendre le produit de leur pêche (ou négocier la recharge de leur téléphone). Cela nous a permis de nous approvisionner en crabe et en poulpe frais. À la surprise générale, j’ai réussi à attraper un gros poisson à rayure jaune avec la ligne que je trimballe depuis le Guatemala. Personne ne veut y croire, mais les techniques des gamins d’Amérique centrale fonctionnent vraiment.

Ce furent nos derniers vrais repas. Nous avons ensuite commencé à préparer le bateau pour la grande traversée de la mer caraïbe. Le temps s’annonçait calme : soleil de plomb et vent faible. Nous sommes partis en fin d’après-midi, un peu inquiet de rester en mer très longtemps. Alors que les îles s’éloignaient peu à peu et que la houle se faisait plus forte, trois dauphins se sont mis à nous suivre. Cela n’a duré qu’un moment, trop court. Ils ont fini par partir et, parce que nous commencions tous à avoir le mal de mer, nous sommes allés nous coucher (certains pour ne plus se relever avant l’arrivée). Cette première nuit en pleine mer a été courte et la journée suivante trop longue. La chaleur, l’humidité, les mouvements continuels du navire… L’horizon sans fin. Partout. Le ciel, la mer. La mer, le ciel. Et un bateau au milieu qui semble ridiculement petit.

La nuit suivante s’annonçait semblable à la première, mais après quelques heures de sommeil, nous sommes réveillés par le capitaine criant ‘’necessito ayuda’’ et par les brusques mouvements du navire. Le vent s’était levé avec violence. La mer caraïbe a ce genre de perfidie. Pendant des heures, elle reste bleu sur bleu sous une lumière éclatante puis, sans prévenir, elle se réveille et éclate en ouragan monstrueux. Sur le radar du navire nous ne sommes qu’un petit point vert au milieu d’un amas gigantesque de nuages. Le vent frôle avec les 11 sur l’échelle de Beaufort. À 12, il parait que cela s’appelle un cyclone. Le capitaine nous rassure, ce n’est pas au programme. La météo l’aurait prévu. Et non, le navire ne va pas chavirer, c’est impossible. Mon estomac n’est pas d’accord. La grande voile s’est déchirée et nous avons tout juste eu le temps d’affaler le foc. Le bateau est balloté en tous sens, escaladant un mur d’eau après l’autre. Un consensus se fait rapidement sur l’idée qu’il est temps de se trouver des dieux à prier. Le plus possible, le plus vite possible, quitte à leur sacrifier la dernière bouteille de rhum et le reste de nourriture que nous sommes bien incapable d’avaler.

Cela a duré jusqu’au petit matin et, quand tout s’est enfin calmé, nous nous sommes aperçu que nous n’étions plus si loin de la Colombie. Quelques heures plus tard, les hautes tours modernes et les églises de la vielle citée de Cartagena de indias étaient en vue. Avec un soulagement certain, nous avons amarré au port et nous sommes partis explorer, encore saoul de ces jours en mer, les rues de la cité brûlante.

 

6 Responses to ‘’LA MER, C’EST DEHORS’’ (COLOMBIE-PANAMA) par Olivier Maurin

  • derey-maurin

    Réponse : septembre 11, 2011, 3:46

    magnifique…
    bien ecrit superbement illustré

  • Paola

    Réponse : octobre 18, 2011, 7:28

    Bel article, très prenant. C’est incroyable de penser que c’est toi, Olivier, qui vis ces morceaux d’aventures que tu écris !

  • Nadine

    Réponse : novembre 3, 2011, 3:21

    Je suis en train de préparer un voyage en Colombie (février) et puis le Guatemala que je connais déjà. J ‘avais justement l’intention de faire Colombie-Panama en bateau (recommandé sur Lonely Planet). Mais après votre article bien écrit et votre aventure, sûr, j y renonce déjà.
    Bonne continuation

    • Olivier Maurin

      Réponse : novembre 6, 2011, 12:15

      À mon avis, surtout pas ! Il s’agit vraiment d’un voyage exceptionnel et dans un lieu exceptionnel. Je reconnais volontiers que, si mon récit paraît un peu  »impressionnant », c’est d’abord parce qu’il est plus amusant d’écrire sur les moments difficiles sur que les moments faciles. Mais, oui, les plages blanches sont magnifiques, les îles charmantes, la mer d’un bleu turquoise et les dauphins, poissons, coraux, raies, etc. au rendez-vous. La pleine mer ne dure que (environ) 38 heures sur 5 jours (beaucoup moins dans le sens Colombie-Panama, les vents sont plus favorables) et, avec le recul, c’était très marrant. Les accidents sont très rares, voire inexistants comparés aux dangers du périph parisien. Définitivement, cette traversée est totalement inoubliable et à faire.

      En réalité, le principal danger est de se retrouver dans un bateau surpeuplé et de manger du riz et des haricots durant 5 jours. C’est pour cette raison que nous avons choisi le Da Capo http://www.saildacapo.com que je recommande vivement. De tous les bateaux que j’ai vu ou dont j’ai entendu parler, nous étions de loin ceux avec le plus d’espace vital (3 passagers pour un 11 m) et la meilleur nourriture. Bien sûr, cela reste un petit bateau pour Backpackers et pas un yacht, ce qui fait partie du plaisir du voyage. Il y a d’autres bons navires faisant cette route et il est très facile de trouver des info à Carthagena en Colombie. À Panama city, l’hôtel Mamallena est le meilleur endroit pour organiser le voyage.
      Trouver un bon bateau (et avoir le temps de l’attendre, parfois) est vraiment la question la plus importante. Il y a un certain nombre de capitaines louches qui proposent d’embarquer des passagers dans de mauvaises conditions (et ils ne sont même pas moins chères que les bons).
      Un dernier mot pour dire que la Colombie est vraiment un pays incroyable et qui vaut la peine d’être visité.
      Bon voyage

  • Anonyme

    Réponse : novembre 17, 2013, 4:43

    Comment cela vous a t il couté pour la route en bateau ??

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